Genève II, avantage Bachar el-Assad
Le premier face-à-face entre le régime et l'opposition a illustré l'assurance et l'intransigeance de Damas, éloignant la perspective d'une issue à la crise.
Si les débats entre le régime syrien et l'opposition se dérouleront à huis clos à partir de vendredi, la séance d'ouverture de la conférence de paix sur la Syrie, baptisée Genève II, a permis de donner une idée plus précise de l'empoignade à venir. Et ceux qui spéculaient sur la bonne volonté de Damas pour négocier un transfert du pouvoir à une autorité de transition - but officiel de Genève 2 - sont désormais fixés.
À l'occasion de l'inauguration du sommet dans la paisible ville de Montreux, en Suisse, le ministre syrien des Affaires étrangères,Walid Mouallem, a douché les espoirs d'un compromis de Damas avec l'opposition syrienne. En position de force sur le terrain face à une rébellion en proie à de graves querelles intestines, le chef de la diplomatie syrienne a rejeté tout départ de son maître, Bachar el-Assad. En réponse au secrétaire d'État américain John Kerry, qui venait de rappeler que le président syrien ne ferait pas partie d'un gouvernement de transition, Walid Mouallem a répondu vertement : "Monsieur Kerry, personne au monde n'a le droit de conférer ou de retirer la légitimité à un président [...], sauf les Syriens eux-mêmes."
Lutte contre le terrorisme
Droit dans ses bottes, prenant tout son temps malgré les sept minutes qui lui sont imparties, le responsable syrien, abondante chevelure blanche et kilos superflus, s'adonne à son exercice favori, répété à l'envi depuis bientôt trois ans : le monologue décrivant uneSyrie en proie à une terrible ingérence étrangère. L'argumentaire est connu et emprunte volontiers au pathos. "La délégation syrienne porte le sang des martyrs, les souffrances de son peuple, les pleurs de ses mères [...], de tous ses enfants qui ont peur sous les bombardements."
Regard impassible, les yeux fixés sur son interminable texte, le chef de la diplomatie syrienne brandit alors sa carte maîtresse : la lutte contre le terrorisme. "Il est regrettable pour moi et le peuple syrien que les représentants des États dans cette pièce soient assis ici alors qu'ils ont du sang syrien sur les mains", insiste-t-il. "Des pays qui ont exporté le terrorisme. [...] Ils ont utilisé des pétrodollars pour acheter des armes, avoir recours à des mercenaires, inonder les médias de mensonges et cacher leur comportement barbare, tout cela sous le slogan de la révolution syrienne qui répondrait aux aspirations du peuple syrien."
Attaque contre l'Arabie saoudite
Le ministre de Bachar el-Assad vise ici sans détour l'Arabie saoudite, principal parrain de l'opposition syrienne, engagée à travers le conflit syrien dans une lutte confessionnelle contre l'Iran chiite, principal allié de Damas. "L'Arabie saoudite finance effectivement certains groupes islamistes", confie un diplomate français, "mais aucunement les groupes djihadistes liés à al-Qaida, qui sont en guerre ouverte contre Riyad". De sources concordantes, les groupes rebelles liés à al-Qaida, comme le Front al-Nosra ou l'État islamique en Irak et au Levant, reçoivent effectivement des dons en provenance du Golfe, mais de la part de richissimes hommes d'affaires.
Walid Mouallem n'en a cure et interpelle la salle de plus belle. "Quatre-vingt-trois nationalités combattent sur le territoire syrien et personne n'a condamné ce fait." Puis l'abominable description commence : "On voit des femmes enceintes se faire tuer avec leur foetus, se faire violer, avant et parfois après leur décès." Il n'a pas tort. De telles atrocités ont été commises par certains groupes rebelles, tout comme par les forces de Bachar el-Assad.
Incident avec Ban Ki-moon
De la même manière, le ministre syrien oublie que son président, qui ne cesse de qualifier de "terroriste" toute personne s'opposant à son autoritarisme, est à l'origine de la libération en 2011 d'un millier de djihadistes syriens, ce qui a précipité la formation en 2011 du Front al-Nosra, branche syrienne d'al-Qaida. Deux ans plus tard, l'État islamique en Irak et au Levant, branche irakienne de la nébuleuse islamiste, et composée en majorité d'étrangers, a pris le dessus sur toutes les factions de la rébellion, semant la terreur dans tous les villages conquis. Mais un diplomate européen rappelle que l'armée syrienne épargne régulièrement ces djihadistes, à la différence des combattants de l'opposition islamiste "modérée".
Le monologue déborde allègrement depuis dix minutes, en dépit des cloches qui sonnent la fin de l'intervention. Le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon intervient alors personnellement et exhorte le représentant syrien à achever son discours. "Vous vivez à New York, et, moi, je vis en Syrie, j'ai le droit de donner la version syrienne ici devant ce forum", lance Walid Mouallem au patron des Nations unies, devant un public médusé. Visiblement agacé, mais gardant son calme, Ban Ki-moon juge alors l'attaque contraire à "l'atmosphère constructive" de la conférence. Rien n'y fait. Sûr de sa force, le ministre syrien lui rétorque, sans sourciller : "Je vais donc poursuivre vingt minutes supplémentaires."
VIDÉOS. Syrie : Genève II, avantage Bachar el-Assad
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